Un article dans Charlie Hebdo du mercredi 13 juillet évoque la création récente de l'association Ars Industrialis "pour une politique industrielle des technologies de l'esprit". L'association a été créée par Georges Collins, philosophe et critique d'art, Marc Crépon, philosophe, Catherine Perret, philosophe et critique d'art, Bernard Stiegler, philosophe et Caroline Stiegler, juriste.

Le manifeste de l'association précise notamment :

« Notre époque est menacée, dans le monde entier, par le fait que la vie de l'esprit a été intégralement soumise aux impératifs de l'économie de marché, c’est à dire à la loi de l’amortissement rapide, à travers la monopolisation des technologies de l’information et de la communication, dites aussi culturelles et cognitives, et qui forment le secteur de ce que nous appellerons ici des technologies de l’esprit. Or, ces technologies peuvent et doivent devenir un nouvel âge de l’esprit, un renouveau de la « vie de l’esprit ». Tandis que le modèle classique de la société industrielle paraît caduc, cet objectif doit constituer le motif d’une économie politique et industrielle de l’esprit – qui doit aussi être une écologie industrielle de l’esprit.

Ces technologies visent aujourd’hui à contrôler et à façonner hégémoniquement les modes d’existence individuels et collectifs, et ce, à tous les âges de la vie. Or, ce contrôle des existences est un contrôle et une manipulation des désirs des individus et des groupes et conduit à détruire les possibilités mêmes, pour ces individus et pour ces groupes, d’exister et de désirer : la démotivation empoisonne le monde. Le capitalisme, au XXè siècle, en vue d’absorber les excédents de la production industrielle, a fait de la libido sa principale énergie en la canalisant sur les objets de la consommation. Or, aujourd’hui, cette captation de la libido a fini par la détruire. Ce fait majeur constitue une immense menace pour la civilisation industrielle. Reste que les technologies d’information et de communication sont précisément les technologies spirituelles, et cela signifie tout aussi bien qu’elles relèvent de la question des techniques de la mémoire dont Michel Foucault analysa le sens comme techniques de « l’écriture de soi ». La relation des hommes à ces technologies ne peut en aucun cas continuer de se limiter aux usages prescrits par les modes d’emploi et les campagnes de marketing : ce sont, comme disait Foucault, des hypomnémata.

La question d’économie politique que pose l’avenir industriel est la relance du désir – et non simplement la relance de la consommation. Et dans la mesure où le désir est en son essence orienté vers la sublimation, une politique industrielle de l’esprit peut et doit devenir une politique industrielle de relance du désir – à l’heure des technologies de l’esprit. Nous sommes convaincus, en particulier, que là est l’avenir de l’Europe – et- au-delà, des démocraties industrielles. ARS INDUSTRIALIS (…) entend porter sa réflexion au niveau mondial, pour ce qui concerne tous les points évoqués précédemment, et, par voie de conséquence, dans les domaines de l'enseignement, de la recherche, de la science, de l'art, des médias, de l'organisation des services publics de l'audiovisuel, des industries culturelles et des industries de programmes privées, et des politiques d’aménagement du territoire ».

L'association a tenu sa première réunion le 18 juin dernier et compte organiser des rencontres mensuelles, notamment sur les sujets suivants:

  • la politique européenne passée et à venir dans le domaine des industries de l'esprit,
  • l'initiative prise par Google dans le domaine des bibliothèques numériques et les politiques françaises et européenne en la matière,
  • la question de la recherche scientifique dans le cadre d'une politique industrielle des technologies l'esprit,
  • les enjeux du sommet mondial de la société de l'information organisé par l'ONU à Tunis en novembre 2005,
  • les rôles du marketing et de la publicité dans la société industrielle d'hier, d'aujourd'hui et de demain,
  • l'art et la société industrielle d'hier, d'aujourd'hui et de demain,
  • la question des langues en Europe, et, au-delà, de la différence idiomatique entendue au sens large,
  • les désordres psychologiques et les questions de santé publique du point de vue d'une écologie industrielle de l'esprit,
  • les questions de propriété industrielle,
  • les points de vue existants aux USA, en Amérique Latine, en Chine, au Japon, notamment, quant à la question d'une politique industrielle de l'esprit et d'une nouvelle puissance publique, en particulier d'une nouvelle puissance publique internationale en ces matières.

Rappelons que Bernard Stiegler est philosophe et directeur de l'IRCAM, nouvement membre du conseil d'orientation du Forum des Droits sur l'Internet.

L'association affiche de grandes ambitions, à la fois tournée vers la réflexion et l'action. Cette association mérite d'être suivie de près.