J'intervenais mardi à un séminaire à Bruxelles et un des intervenants racontait des histoires liés au droit d'auteur et à l'art. L'histoire sur la « fontaine » de Duchamp dans laquelle Pierre Pinoncelli a pissé avant de la casser à coup de marteau est intéressante.

Voir la page qui relate les différentes histoires.

Ci-dessous celle concernant la « fontaine » de Duchamp  :

L’objet d’art ‘Fountain' de Duchamp est usagé pour une action par Pierre Pinoncelly, alias Pinoncelli. Le 24 août 1993, lors de l'exposition inaugurale du Carré des Arts de Nimes ‘L'Objet dans l'art au XX ième siècle’, Pierre Pinoncelli, artiste de l'École de Nice, pisse dans l' urinoir et lui assène un coup de marteau.

'Fountain' est propriété de l'Etat français. 'Fountain' est lié à une action exécutée par Duchamp à New York en 1917. La Society of Independant Artists organisa une exposition au Grand Central Palace le 10 avril 1917 sur une base de "No jury, no prizes". Délibérément Marcel Duchamp veut tester ce principe 'Ni jury, ni récompense' de la Society of Independants Artists. Quelques jours avant l'inauguration, il se rend chez J.L. Mott Iron Works, un grand fournisseur d'articles de plomberie de New York et achète un urinoir. Il envoie l'objet, intitulé 'Fountain' et signé sous le pseudonyme R. Mutt, anonymement au Grand Central Palace, accompagné des 6 dollars de cotisation requis pour participer à l'exposition. Fountain est refusé aux raisons que l'objet est "obscène, indécent, n'est pas une oeuvre 'originale', n'est pas de l'art". Le même urinoir réapparaît le 13 avril, dans la galerie 291, où Alfred Stieglitz, à la demande de Duchamp, photographie l'objet. Puis l'urinoir a été perdu. Duchamp se procure d'autres urinoirs identiques en 1964. C'est un de ces urinoirs qui fut acquis en 1986 par l'Etat français pour la collection du Centre George Pompidou pour 1.300.000 FF.

Le 26 août 1993 Pierre Pinoncelly défend son acte devant le Tribunal correctionel de Nîmes en se réclamant de Duchamp. Pour justifier son geste il dit qu'il s'agit "d'achever l'oeuvre de Duchamp, en attente d'une réponse depuis plus de quatre-vingts ans; un urinoir dans un musée doit forcément s'attendre à ce que quelqu'un urine dedans un jour, en réponse à la provocation inhérente à la présentation de ce genre d'objet trivial dans un musée (...). L'appel à l'urine est en effet contenu ipso facto - et ce dans le concept même de l'oeuvre - dans l'objet, vu son état d'urinoir. L'urine fait partie de l'oeuvre et en est l'une des composantes (...). Y uriner termine l'oeuvre et lui donne sa pleine qualification. (...) On devrait pouvoir se servir d'un Rembrandt comme planche à repasser". Le juge décide que Pierre Pinoncelly est coupable du délit de "dégradation volontaire d'un monument ou objet d'utilité publique" et le condamne à un mois d'emprisonnement avec sursis. Ensuite, l'urinoir a été restauré par Mme Nollinger pour 16.336 FF. Par acte d'huissier du 5 septembre 1995, le Ministre de la Culture, agissant pour le compte de l'Etat Français, fait citer Pierre Pinoncelli devant le Tribunal de grande Instance de Tarascon à l'effet d'obtenir réparation, dommage et intérêts du préjudice pécuniaire engendré pour l'Etat Français, propriétaire de l'oeuvre, et la société d'assurance AXA Global Risk. L'expert de AXA estimait que l'oeuvre avait perdu 60% de sa valeur. Selon une conservatrice du Musée national d'art moderne l'intégrité de 'Fountain' était profondément atteinte. "L'urinoir avait perdu son statut de ready-made neuf et intact, sans passé, sans usure; sa fonction (...) d'objet tout trouvé, prêt à l'emploi de l'art, donc d'art tout fait; son statut de simulacre commercial disparaissaient par force". Pinoncelly conteste en argumentant qu'il avait "prolongée" et "achevée" l'oeuvre. Il invoque son droit moral (loi sur le droit d'auteur) pour son action artistique. "Si les responsables artistiques du Centre Georges Pompidou avaient compris sa démarche, ils auraient laissé l'oeuvre de Duchamp telle que Pinoncelli l'avait marquée et l'auraient exposée telle quelle." Il estime avoir augmenté la valeur de l'oeuvre. Le tribunal affirme que le raisonnement juridique se trouve confronté à deux actions artistiques. "Le Tribunal n'a pas à substituer ses propres choix artistiques à ceux de l'autorité compétente en matière d'achat d'oeuvres." Mais conclut que "sitôt le coup marteau donnée, le geste artistique posé, tout disparait, l'acte et ses conséquences." Ce geste par Pinoncelli prétend valoriser l'oeuvre de Duchamp et prétend fuir, sous prétexte d'art, les conséquences financières de son acte. Les juges soulignent le légitime souci de Pinoncelly de voir reconnu le caractère artistique de son geste, mais que tout en étant éphémère, il n'en a pas moins eu des conséquences durables. Le 20 novembre 1998 Pinoncelly est condamné par le Tribunal de Grande Instance de Tarascon à rembouser à AXA le prix de la restauration de Fountain 16.336 FF ainsi que les 270.000 FF correspondant aux 60% de perte de valeur de l'oeuvre de Duchamp consécutive à son geste.